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Vline Buggy, dessinatrice de mots, habilleuse de talents

CEDRIC PERRIN / BESTIMAGE
C’est une histoire de famille, une histoire de père, de frangines et de continuité. Le nom de Vline Buggy aurait dû disparaître au début des années 1960, étant la contraction de deux pseudonymes. D’un côté Evelyne Yvonne Konyn (Vline) et de l’autre, Liliane Konyn (Buggy), sa sœur cadette, toutes deux parolières. Evelyne est fauchée par la maladie en 1961, à 35 ans à peine. Liliane assume alors en solitaire ce nom inventé en duo.
Vline Buggy écrit dès lors un long chapitre de la chanson française, avec des succès à la pelle. Pétillante, fidèle, femme à poigne, elle incarne l’excellence des paroliers, ces « lumières de l’ombre ». Née le 2 mai 1929 à Paris, Liliane Konyn est morte le 25 septembre 2026, à Neuilly-sur-Seine, à l’âge de 97 ans.
Bon sang ne saurait mentir : les deux sœurs sont les filles de Géo Koger (Georges Konyn, 1894-1975), l’auteur de J’ai deux amours de Joséphine Baker en 1930 (Géo Koger/Henri Varna/ Vincent Scotto), de Ô Corse île d’amour et autres succès pour Tino Rossi, Prosper pour Maurice Chevalier ou La Java bleue de Fréhel. « Et Je ne suis pas bien portant pour Gaston Ouvrard, tenait à préciser sa fille Liliane. C’est mon père qui nous a familiarisées avec la rime, ma grande sœur et moi, en nous apprenant à jouer aux bouts-rimés. »
Après s’être caché en Creuse avec sa famille, car juif, Géo Koger écrit Pigalle avec le chanteur franco-danois Georges Ulmer en 1946. Les deux filles reprennent le flambeau, livrant Nicole à Ulmer en 1947, puis des textes à Lucienne Delyle ou Yves Montand. A l’aube des années 1960, jeunes trentenaires, elles accompagnent la soif de rock américain des « yéyés» » et adaptent des chansons de Cliff Richard pour les Chats Sauvages.
Batisseuse de carrière
A la mort de sa sœur Evelyne, Liliane, désormais seule Vline Buggy, intègre les éditions Tropicales, fondées par le compositeur Rudi Revil. Dans une pile de 45 Tours, elle tombe sur les Everly Brothers. Elle traduit l’atmosphère, les sons, le rythme… mais pas les paroles ! Car elle ne parle pas anglais. Elle propose un texte à un jeune chanteur croisé chez Philips, Claude François. Ensemble, ils cisèlent les mots de Belles, belles, belles. Suivront Marche tout droit, Si j’avais un marteau, La ferme du bonheur, Donna Donna … au total 73 chansons pour Clo-Clo. Avec Vline Buggy, le verbe claque. Elle a le don de la formule qui va enrober la voix et la personnalité de l’interprète. On lui demandait des mots simples, elle les trouvait.
À Franck Alamo, elle livre Biche ô ma biche. À Johnny Hallyday, La bagarre en 1962 (d’après Trouble d’Elvis Presley). A Michel Fugain On laisse tous un jour et Le Pénitencier (The House of Rising Sun des Animals). Pour ces deux dernières chansons, elle est aidée par Hugues Aufray, pour qui elle écrit Adieu Monsieur le professeur (musique de Jean-Pierre Bourtayre), puis Céline, conçu en 1966 avec l’Américain Mort Shuman. « Vline Buggy devient indispensable quand la musique cherche des mots. C’est un art particulier. La légende dit que Céline a changé le destin de la famille Dion. Comme toutes les légendes, elle est belle et certainement un peu vraie. », déclarait Hugues Aufray lors de la remise des insignes de Chevalier des Arts et des Lettres à Vline Buggy en 2018.
Parolière, mais pas que…
Vline Buggy a du flair. En 1970, elle façonne le style d’un nouveau venu : Michel Sardou, dont elle écrit les titres fondateurs Les Bals populaires, Et mourir de plaisir, J’habite en France (Sardou/Vline Buggy/ Jacques Revaux). En 1971, elle repère deux anciens complices de Jacques Dutronc, Alain Chamfort et Michel Pelay. Elle met à leur disposition un excellent studio d’enregistrement, où vont se bâtir avec sa complicité pour les textes des succès pour Sylvie Vartan, Sheila, Nicoletta, Hervé Vilard, Gilles Dreu, Michel Fugain, France Gall, Michel Polnareff, Régine …
En 1978, Vline Buggy devient productrice et créé les éditions Céline Music. Elle découvre Linda de Suza et en écrit tous les succès. Alors qu’en 1979 elle collabore avec l’Argentin Jaïro, Dalida chante son Depuis qu’il vient chez nous, tandis que Régine fait un carton avec Je survivrai, adaptation disco de I Will Survive.
Vline Buggy relance la carrière d’Herbert Léonard en 1981 : avec Claude Carmone (Arlette Tabart), elle écrit Pour le plaisir, sur une musique d’un jeune animateur radio, Julien Lepers. Rejoint par l’ingénieur du son et arrangeur Bernard Estardy, le tandem Buggy/Le Pers assure le succès du crooner Leonard pendant de longues années. Vline Buggy soutient également Nathalie Lhermitte passée ensuite à la comédie musicale. En 1992, Éric Mouquet, musicien édité chez Céline Music, créé le groupe Deep Forest, de la « pop globale », dont le titre Sweet Lullaby fait le tour du monde, un succès, encore.
« La recette magique, disait Vline Buggy, c’est ouvrir grand ses yeux et ses oreilles, car les idées, on les prend dans la vie courante ». Ainsi, Pour le plaisir était né d’un parcours en voiture, du nom d’une émission diffusée à la radio, nom qu’elle avait trouvé « formidable ».
Parisienne dans l’âme, toujours tirée à quatre épingles, mèche blonde et sourire franc, Vline Buggy était une femme du monde. Elle avait dessiné les costumes des Claudettes et fait respecter la parole des femmes. Dans la joie. La bonne humeur et la rigueur.
Vline Buggy était entrée à la Sacem en qualité d’autrice le 9 septembre 1946, puis en tant que compositrice le 26 juin 1949. Elle en est devenue sociétaire définitive le 20 mars 1969.
Elle a notamment été récompensée des Prix Vincent Scotto (1970), du Grand Prix de l’Unac (1981) et du Grand Prix de la Chanson Française (1988).
« Buggy, tu viens de partir… déferlent les souvenirs de nos soirées d’écriture, de nos échanges souvent musclés, de nos joies pour la phrase bien tournée, bref de notre connivence à créer et à le faire « Pour le plaisir ». Et ce plaisir là restera notre manifeste commun. RIP. » Arlette Tabart, autrice, Présidente du Comité du coeur
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